histoire

 

Castries, de par sa situation au sommet d'une colline au milieu de la plaine du Languedoc, a toujours été un lieu privilégié de surveillance. L'implantation, depuis de nombreux siècles, d'un château a donné à ce territoire un rôle seigneurial et les maîtres des lieux ont rapidement contribué à l'histoire administrative, politique, religieuse et militaire de la région et de la France. En particulier la famille "de La Croix", qui deviendra "de La Croix de Castries" suite à son implantation à Castries, apportera les honneurs à son fief qui passera successivement de baronnie en marquisat puis en duché.

 

 

 

Les "de La Croix de Castries" et les archives familiales

 

La seigneurie de Castries (Hérault) est mentionnée dans les textes à partir du XIe siècle. Il y avait là, sur une butte naturelle où s'élèvent encore aujourd'hui le château et le village aggloméré à ses côtés, un emplacement idéal dominant d'un côté la plaine et les étangs littoraux et permettant de surveiller, de l'autre, les ondulations de la zone des garrigues barrées, à l'horizon, par le mont Aigoual et les Cévennes. Le nom latin Castra qui survit encore dans un document du IXe siècle transcrit au cartulaire de l'abbaye d'Aniane, évoque l'existence en ce lieu d'une position romaine fortifiée surveillant le passage de la voie Domitienne.

 

Au Moyen Age les barons de Castries, vassaux peu dociles des comtes de Melgueil, possédaient une bonne partie de la plaine entre les fleuves côtiers Vidourle et Lez, et se trouvaient ainsi voisins des seigneurs de Montpellier, les Guilhem. Cette première famille des seigneurs de Castries s'éteignit, du reste, vers le milieu du XIIe siècle, dans celle des Guilhem. Les rois d'Aragon, successeurs des Guilhem à Montpellier, inféodèrent la baronnie de Castries aux seigneurs de Peyre en Gévaudan; des chartes de cette période figurent au chartrier de Castries. Les Peyre conservèrent la baronnie de Castries jusqu'en 1495, où elle passa dans la famille des La Croix qui la détiennent encore aujourd'hui. Les de La Croix sont une très ancienne famille montpellieraine, venue peut-être à Montpellier dans l'entourage des rois de Majorque.

 

Au milieu du XIVe siècle Jean de La Croix était trésorier des États de Languedoc. En 1362, en qualité de trésorier et receveur de la rançon du roi Jean le Bon dans la baronnie de Montpellier, il délivrait aux consuls de cette ville un reçu de la somme de 4 583 francs pour leur participation. En 1415 le roi Charles VI donnait en fief à Jean de La Croix, chevalier de Montpellier, sans doute petit-fils du précédent, 60 livres de rente sur la ville de Saint-Félix. Au milieu du XVe siècle Guillaume de La Croix, fils d'un Jean de La Croix avait à Montpellier une situation considérable puisqu'on le trouve consul en 1466; en 1473, toujours en qualité de consul, il est chargé de missions à Béziers puis à Pézenas auprès du cardinal d'Amboise, évêque d'Albi, alors président désigné des États et lieutenant du gouverneur de Languedoc). En 1489, trésorier des guerres en Languedoc, il fut chargé de présenter le point de vue des États à un procès que ceux-ci avaient à soutenir devant le Parlement de Paris. Personnage important de l'administration provinciale sous les règnes de Louis XI, Charles VIII et Louis XII, il fut appelé à siéger à plusieurs reprises en qualité de commissaire du roi aux États de Languedoc. On le trouve, de 1494 à 1498, gouverneur de Montpellier; il fut aussi gouverneur des châteaux de Lattes et d'Aumelas. Déjà seigneur de Gordièges et de Saint-Brès, il acquit, en 1495, la baronnie de Castries, ce qui fit de lui un des dix-neuf barons ayant droit d'entrée aux États de Languedoc.

René-Garpard de La Croix de Castries

Blason de René-Garpard de La Croix de Castries, premier Marquis de Castries, grand-père de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries

Son fils Louis, baron de Castries, seigneur de Saint-Brès, était président de la Cour des aides de Montpellier en 1503; il assista en qualité de commissaire du roi aux États de Languedoc tenus en novembre 1519. Henry, fils aîné de Louis, opta pour la carrière des armes, ouvrant ainsi à la famille une voie dans laquelle elle devait s'illustrer. Henry avait épousé, en 1536, Marguerite, fille du seigneur de Figaret. Leur fils Jacques, gouverneur de Sommières, Gignac et Frontignan, épousa Diane d'Albenas, fille du seigneur de Collias ; c'est lui qui construisit le château de Castries actuel; une inscription encore conservée date de 1565, le commencement des travaux. Demeuré fidèle au roi au cours des troubles religieux, il reçut en 1574, pour le compte de Charles XI, la soumission de la ville de Pézenas.

 

De son mariage avec Diane d'Albenas Jacques de La Croix avait eu deux fils : l'aîné, Jean, mourut jeune, laissant un fils de même prénom; le cadet, Gaspard, seigneur de Meyrargues est l'auteur de la seconde branche qui seule subsiste aujourd'hui. Petit-fils de Jacques, Jean de La Croix, baron de Castries, seigneur de Gordièges, gentilhomme ordinaire de la Chambre, servit dans la compagnie d'ordonnance du duc de Montmorency en 1621 et combattit pour le roi dans les guerres religieuses qui sévissaient alors en Languedoc. Gouverneur de Privas, il tint tête au duc de Rohan, chef des protestants; ce dernier dut lever le siège. Dans sa retraite vers Montpellier, Rohan se vengea de son échec en s'attaquant particulièrement au château de Castries dont il incendia l'aile est.


Son fils René-Gaspard se signala par ses faits d'armes pendant la guerre de Trente Ans. En 1645 il obtint l'érection de la baronnie de Castries en marquisat. Il aménagea l'aile Ouest du château dont il fit un salon immense "dans le dessein de tenir les États de Languedoc en sa propre maison", et il fit appel à Le Nôtre, qui venait d'achever le parc de Vaux-le-Vicomte, pour dessiner le jardin. Pour obtenir l'eau nécessaire on construisit un immense aqueduc qui amenait l'eau d'une source distante de près de sept kilomètres. C'est l'ingénieur Paul Riquet, dont le marquis de Castries avait soutenu, aux États de Languedoc, le projet de construction du canal des Deux-Mers, qui établit les plans de l'aqueduc ; celui-ci est toujours en service et ses immenses arcades font partie du paysage familier de la garrigue aux environs de Castries.

Le fils de René-Gaspard, Joseph-François, second marquis de Castries épousa en deuxième noces, en 1722, la fille du duc de Lévis ; de cette union allait naître en 1727 le plus illustre membre de la famille : Charles-Eugène-Gabriel. Orphelin de bonne heure, celui-ci fut élevé, ainsi que ses deux frères, par leur oncle Armand- Pierre de La Croix de Castries, archevêque d'Albi.

A l'âge de douze ans il fut admis en qualité de sous-lieutenant au régiment du Roi-Infanterie et fit bientôt ses premières armes, pendant la guerre de Succession d'Autriche. Il faisait partie de l'armée française qui prit Linz au mois d'août 1741 et se trouva dans les rangs des troupes qui furent enfermées dans Prague ; il fut ainsi amené à participer à la difficile retraite de l'armée française, en décembre 1742.

La mort de son frère aîné, qui ne survécut pas aux fatigues de cette pénible retraite, fit de lui le quatrième marquis de Castries, gouverneur de Montpellier et de Sète et lieutenant du roi en Bas-Languedoc. Mestre de camp au régiment du Roi-Cavalerie, il se signala en 1745 à la bataille de Fontenoy, où son comportement devait lui gagner l'amitié de Maurice de Saxe.

La guerre de Sept Ans, qui s'engagea dans l'été de 1756 lui donna l'occasion d'accéder à la gloire militaire : après une mission en Corse il servit en Allemagne dans l'armée du maréchal de Broglie et à ce titre remporta, le 16 octobre 1760, la brillante victoire de Clostercamp, rendue célèbre dans nos annales par le dévouement héroïque du chevalier d'Assas. Cette victoire coupait la route des Flandres à l'armée anglo-hanovrienne et prévenait ainsi l'invasion du territoire national.

Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries

Portrait de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries


Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries

Portrait à la plume de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries, probablement autour de 1765

Reçu dans l'ordre du Saint-Esprit le 30 mai 1762, le marquis de Castries était, la même année, nommé directeur général de la cavalerie et gouverneur du Lyonnais et du Forez. En 1770, Choiseul le nommait au poste envié d'inspecteur général de la gendarmerie.

 

En 1767, sa fille Adélaïde-Marie-Gabrielle avait épousé le vicomte de Mailly. En 1777 il achetait le comté d'Alès dont les fiefs, répartis en couronne autour de cette ville englobaient au Sud Saint-Hilaire-de- Brethmas et Saint-Christol, remontaient à l'Ouest la vallée du Gardon depuis Anduze jusqu'à la Vallée française en Gévaudan, atteignaient au Sud-Est Méjannes et Mons où ils confrontaient aux domaines du duché d'Uzès, puis remontaient vers le Nord, de Saint-Martin-de-Valgalgues jusqu'au Mas-Dieu et à Notre-Dame de Laval.

 

Il y ajoutait peu après la seigneurie voisine de Saint- Andéol-de-Trouilhas dont le charbon de terre était exploité depuis le Moyen Age.

 

L'année suivante il mariait son fils, Armand-Charles-Augustin, comte de Charlus, avec Adrienne de Bonnières, fille du duc de Guines, ancien ambassadeur de France à Londres. Le mariage fut célébré en présence du roi et de la reine, et le comte de Charlus recevait à cette occasion la promesse que le duché héréditaire de son beau-père serait reporté sur la terre de Castries.


En juillet 1778 la France entrait en guerre contre l'Angleterre pour soutenir les jeunes États-Unis d'Amérique luttant pour leur indépendance. Deux ans plus tard, le marquis de Castries était appelé à remplacer Sartine au ministère de la Marine. Le nouveau Ministre poursuivit l'œuvre de son prédécesseur pour ce qui touchait à l'organisation et au renforcement des forces maritimes, mais il fit adopter une stratégie nouvelle dans la conduite de la guerre navale : renonçant au projet d'invasion de l'Angleterre auquel on avait tout d'abord songé, il fit décider que la guerre serait au contraire intensifiée sur les théâtres d'opérations lointains, et ce fut lui qui donna leurs commandements au bailli de Suffren et à l'amiral de Grasse. La victoire de Yorktown (19 octobre 1781) qui devait définitivement incliner le sort en faveur des insurgés américains fut acquise grâce à l'intervention décisive de l'amiral de Grasse ; cet événement attestait à la fois la justesse des vues du ministre pour ce qui touchait à la conduite de la guerre et sa clairvoyance dans le choix des hommes. En 1783 il recevait le bâton de maréchal de France. Evincé du ministère de la Marine en 1787, il demeura désormais à l'écart de la vie politique. Louis XVI voulut le rappeler au ministère le 13 juillet 1789, mais Castries, trouvant la situation désespérée, refusa de revenir au pouvoir et, devant les troubles qui se développaient, il partit pour la Suisse au mois d'octobre 1789.

Son fils, qui avait été créé duc de Castries en janvier 1784, peu après la fin de la guerre d'Amérique à laquelle il avait brillament pris part sous les ordres de Rochambeau, participa d'abord au mouvement des idées nouvelles et fut élu député de Paris aux États Généraux, mais devant le déroulement des événements il prit à son tour la route de l'exil ; il allait y jouer un rôle important comme agent diplomatique, puis comme colonel du régiment de Castries de 1795 à 1801. Il ne devait rentrer en France qu'en 1814.


Le maréchal, quant à lui, était d'abord demeuré à l'écart de la vie politique, mais en novembre 1791 Louis XVI lui confia la mission d'être son représentant auprès des princes émigrés. Après la mort de Louis XVI, il devint le principal conseiller du comte de Provence qui avait pris le titre de Régent, et la série des notes qu'il rédigea et la correspondance qu'il entretint jusqu'à sa mort en 1800 sont une source de premier ordre pour l'étude de l'émigration pendant cette période.

 

Pendant ce temps le château de Castries, mis sous séquestre, avait été pillé par une bande d'émeutiers venus de Montpellier. « En 1793 les biens des Castries en Languedoc étaient mis aux enchères et adjugés en cent quarante-quatre lots. Quatorze propriétaires différents se partagèrent le château... ».

En 1802, après la paix d'Amiens, le comte Jean-François de Castries, aide de camp du maréchal, ramena en France le fils du duc de Castries, Edmond- Hercule, né en 1787 et dont la mère, née de Guines, était morte à Eisenach en 1795.

Armand-Charles-Augustin de La Croix de Castries

Portrait d'Armand-Charles-Augustin de La Croix de Castries, Comte de Charlus, fils de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries


Le jeune Edmond suivit, comme ses aïeux, la carrière des armes; il servit comme aide de camp du maréchal Davout dans l'armée impériale et devait être promu général en 1823. Avec méthode et ténacité il entreprit de réparer les dégâts provoqués par la Révolution. En 1828 il racheta une partie des domaines languedociens des Castries et notamment le château dont il entreprit la restauration ; il s'attacha aussi avec beaucoup de soin à rassembler les titres épars de la famille. Ceux de la baronnie de Castries avaient sombré dans le pillage du château et il ne subsistait qu'un petit nombre de documents, en particulier des pièces de gestion provenant des comptes de Louis Pégat, ancien receveur des domaines de Castries en Languedoc. Ayant quelques domaines en Artois, provenant de la succession de sa mère, il se préoccupa de retrouver les archives des Guines et les fit transporter à Castries, ainsi que celles du comté d'Alès qu'il réussit à retrouver. Il mourut en 1866 sans descendance.

Le général duc de Castries légua le château à son neveu Edmond-Charles- Auguste, troisième duc de Castries, qui mourut en 1886. Sa veuve épousa le vicomte Emmanuel d'Harcourt, ancien secrétaire général de la Présidence de la République, cousin de son premier mari. Elle devait lui léguer le château. En 1886, le titre ducal passait à René-Marie-Edmond-Gabriel de La Croix de Castries, propriétaire du château de Gaujac, issu de la branche des seigneurs de Meyrargues constituée par Gaspard-François au début du XVIIe siècle. Déjà, lorsqu'il acquit le comté d'Alès, le maréchal de Castries avait fait établir un titre de substitution prévoyant qu'en cas d'extinction de la branche aînée, le comté d'Alès serait dévolu à la branche issue de Gaspard. Peut-être est-ce en souvenir de ce vœu que les titres d'Alès furent alors transférés à Gaujac. Après la mort du vicomte d'Harcourt ses héritiers cédèrent, en 1936, le château familial au duc René-Gaspard-Marie-Edmond de La Croix de Castries, de la branche des seigneurs de Gaujac, qui en fut le propriétaire jusqu'en 1986.

Le duc René de Castries s'est employé à compléter l'œuvre du général de Castries en amenant au château toutes les archives qui se trouvaient à Gaujac. Bien plus, il a réussi à retrouver à Paris, dans un grenier de l'hôtel de Mac-Mahon (la maréchale de Mac-Mahon était l'arrière-petite-fille du maréchal de Castries) les papiers personnels du maréchal de Castries pendant l'émigration ; ceux-ci appartenaient alors à Mme de Piennes, fille du maréchal de Mac-Mahon, qui voulut bien autoriser le duc de Castries à les joindre au chartrier ; elle lui remit en même temps le Journal du maréchal de Castries qu'elle conservait. Poursuivant encore ses recherches le duc de Castries réussit à joindre au fonds ainsi complété de nouvelles pièces concernant le maréchal et son fils, le premier duc de Castries ; parmi ces documents, certains provenaient du chevalier de Léonard, qui avait été secrétaire du maréchal de 1796 jusqu'à sa mort. Ainsi ces efforts échelonnés sur plus d'un siècle ont permis de reconstituer un ensemble imposant qui, avec ses mille sept cent vingt cotes figure au nombre des chartriers privés les plus importants que les services de la direction des Archives de France aient eus jusqu'à présent à traiter. Malgré quelques pertes dont il ne faut pas trop s'étonner, car bien rares sont les fonds d'archives que les vicissitudes de l'histoire ont laissé parvenir intacts jusqu'à nous, le chartrier de Castries offre un ensemble documentaire d'un éminent intérêt.

(d'après Jean SABLOU, Directeur des services d'archives du Gard)


 

 

Propos sur le Marquis de Castries (Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries) en 1761.

 

 

 

Extrait tiré de "Chroniques pittoresques et critiques de l'Oeil de Boeuf", Barba Ed., Paris, 1845.

 

... Malheureusement, depuis que Soubise dirige une grande armée, il fut presque toujours mal secondé, si ce n'est par le marquis de Castries. Disons un mot de ce dernier. C'est un homme d'un commerce solide, et qui ne sacrifie point aux grâces. Il ne manqua jamais ni à la dignité ni à la délicatesse ; l'honneur est son mot sacramentel. Mais l'ambition du marquis, renfermée dans la ligne de ses devoirs, n'en acquiert que plus de force et d'impétuosité ; elle se forme une perspective immense : Castries vise à la fois au commandement des armées, aux ambassades, au ministère ; il est juste d'ajouter qu'il est capable d'honorer le choix qu'on ferait de lui pour l'un ou l'autre poste indifféremment. Le marquis joint encore à tant de désirs ambitieux les prétentions de la galanterie : il voudrait être en même temps sur la frontière, dans une cour étrangère, au bureau de l'administrateur et aux pieds de sa maîtresse. La vie entière de ce seigneur suffit a peine à l'émission de ses vœux : «Je voudrais dormir plus vite» disait-il un jour à un de ses amis....

 


 

 

Réflexions sur l'esprit public (Octobre 1785) transmises au Roi Louis XVI par Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries, Maréchal de France, Ministre de la Marine Royale

 

 

 

Il y a déjà longtemps que des mécontents multipliés se sont fait remarquer dans le royaume et que l'on s'est aperçu de l'altération de l'esprit national.

 

Les objets ne sont pas vus à Versailles sous les mêmes rapports qu'à Paris et dans les provinces. Il importe d'apprécier les effets de ces différents genres d'esprits et d'en préjuger les conséquences en les combinant.

 

Il faut encore distinguer dans cette recherche le fanatisme des gens de parti et le dévouement trop grand des gens dévoués à l'autorité.

 

Dans la plupart des sociétés, Sire, il y a des esprits légers, mécontents ou frondeurs, qui donnent le bruit du moment pour l'impression constante de la nation.

 

Il faut tenter de ne se laisser ni aveugler ni prévenir. Peu de gens sont en état d'asseoir avec sureté leur sentiment sur des résultats généraux et les ministres du roi qui ont le plus d'intérêt à démêler la vérité n'ont chacun qu'une portion des moyens nécessaires pour l'approfondir et la fixer. Il faut cependant y parvenir si l'on ne veut pas que les affaires ruinent sourdement l'autorité royale.

 

La plaie la plus douloureuse pour un gouvernement c'est le mépris.

 

Oserai-je dire que, par malheur, on ne peut se dissimuler que l'administration publique commune en a été atteinte? Cependant ce n'est que par les effets d'une grande considération que la France peut être actuellement administrée, vu l'état général des esprits.

 

La considération est un résultat qui dépend de l'ensemble de la conduite d'un bon gouvernement et non pas de celle de tel ou tel ministre en particulier, mais de l'unité de leurs opérations, de l'esprit de justice qui y préside et de la fermeté qui en assure l'exécution. Il n'y a que Votre Majesté, Sire, qui puisse donner à votre autorité ce qui lui manque.

 

Si le roi n'est pas dans l'intention de donner à son empire le temps et l'intérêt que de si vastes possessions exigent, il faut que Sa Majesté se fasse suppléer afin qu'il y ait toujours un centre commun auquel toutes les branches de l'autorité se rapportent. Une machine relâchée et mal organisée va encore longtemps dans les temps calmes, mais si les orages commencent, elle se décompose et tous les maux en résultent sans qu'on puisse en fixer les bornes.

 

Il est fort à craindre que le royaume se trouve dans la situation dont je viens de parler.

 

On dit sans cesse au Roi dans son Conseil que ce sont les philosophes du temps qui donnent le ton frondeur qui y règne, on assure que les provinces n'ont pas le même esprit, et, en effet, quelques faits en donnent l'espérance.

 

Mais on ne peut se dissimuler que les remontrances des tribunaux sur l'excès de l'impôt n'aient altéré l'esprit public, que l'irrégularité de la répartition ne choque le peuple et que l'administration des finances ne présente à la foi publique aucune confiance.

Si dans cette situation des choses, il n'y a personnes à la tête des affaires qui ait la main assez forte pour contenir ou pour réprimer les corps politiques qui paraissent vouloir toujours envahir, il ne faut qu'une étincelle pour embraser le pays et le détruire.

 

Si ces réflexions ont le malheur de déplaire à Votre Majesté, si on trouve les causes auxquelles elles se rapportent plus ou moins exagérées, elles n'en méritent pas moins quant au fond l'attention la plus sérieuse de Sa part. Je La supplie de daigner approfondir le degré de vérité et de justesse qu'elles peuvent avoir, car elles sont d'une grande importance.

 

Maréchal de France castries

Lettre manuscrite de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries, alors Maréchal de France, signée de sa main vers 1788. Avec l'âge l'écriture du Maréchal était devenue pratiquement difficile à déchiffrer. Ses courriers étaient souvent écrits par son secrétaire ou par sa famille